
Tiers-lieux : une diversité de modèles et toujours l'importance de tisser des liens !
23/09/2026 - Journal des territoires
Cette année encore, j'ai eu la chance d'accompagner un groupe de tiers-lieux dans le cadre du programme de Cap tiers-lieux/CRESS. Si vous voulez en savoir plus sur les contenus et la méthode de l'accompagnement, c'est dans mon article : [Récap méthodo] Cap tiers-lieux / Chambre régionale de l'économie social et solidaire (CRESS) : accompagnement collectif de tiers-lieux.
Mais ici, je vous livre un autre point de vue : celui sur les apprentissages que cet accompagnement m'a apporté et qui viennent confirmer une tendance observée ailleurs. Vous avez certainement déjà lu mon billet : "Recherche-action participative : la coopération, un levier pour rééquilibrer les rapports de force ?" ;). Je vous y parle de l'émergence de modèles socio-économiques associatifs hybrides pour rompre avec la dépendance aux subventions publiques, dans une stratégie de survie. Pour les tiers-lieux aussi, malgré le fait que leurs statuts ne soient pas uniquement associatifs, cette question est évidemment d'actualité.
Je vous propose un bref tour des structures accompagnées pour mettre en lumière cette formidable capacité d'adaptation et de résilience... qui, par ailleurs, pose beaucoup de questions, évidemment !
L'association qui ne se repose pas sur le bénévolat pour exister
L'Agronaute est une ferme urbaine solidaire et pédagogique portée par l'association La Sauge. Elle est installée dans les anciens locaux du MIN de Nantes (mis à disposition par la SAMOA) et accueille dans ce cadre une communauté de résidents, chacun avec son activité. Par ailleurs, il y a des bénévoles qui viennent jardiner dans un but pédagogique, mais qui n'ont pas de lien avec la gouvernance interne de La Sauge.

Les résidents adhèrent à l'association bien entendu, mais le modèle socio-économique repose avant tout sur la privatisation du lieu. Son enjeu aujourd'hui est de dépasser l'aspect purement convivial de la communauté de résidents pour aller vers une autre forme d'implication.
©Agronaute/la Sauge
Une association pour un lieu de quartier qui héberge plusieurs coopératives
Le Grand Bain, en plein quartier des Olivettes à Nantes, occupe le bâtiment emblématique des anciens bains-douches. Il héberge les coopératives l'Ouvre-boites, Mâche et Coop chez vous et met à disposition le lieu le soir ou le weekend pour des activités associatives. Si le bâtiment est mis à disposition par la Ville de Nantes, les charges quotidiennes sont supportées par les coopératives essentiellement et ces dernières sont elle-même en questionnement sur l'évolution de leur modèle économique dans un contexte de baisse probable des subventions.
L'enjeu pour le Grand Bain est de rendre plus lisible le lien entre ses occupants, les habitants et l'association de gestion du lieu tout en consolidant son modèle économique pour l'avenir. Cela impliquera des choix sur les activités menées par les coopératives et des réflexions sur la prestation de services versus la mutualisation, à la base des principes coopératifs.
© Le Grand Bain
S'unir pour proposer un beau combinatoire de compétences
Le 739 à Segré en Anjou Bleue est un tiers-lieu crée par deux associations, Envol, organisation de formation pour adultes et d'insertion, et Centrale 7, association de développement de l'art en milieu rural, à l'occasion d'une opportunité de financement Deffinov tiers-lieu. Le 739 est un tiers-lieu de formation par médiation artistique et il a pour but de favoriser le développement de ressources, compétences, projets et de dynamiser durablement le territoire. Sa particularité réside dans le combinatoire de deux associations, porteuses de deux cultures professionnelles différentes, au bénéfice de leurs publics. Mais c'est dans ce choix audacieux que se nichent certaines difficultés : le tiers-lieu n'a pas de statut ni de gouvernance propre ce qui rend son fonctionnement complexe, il y a un réel enjeu à articuler un projet émanant de deux lieux et de deux associations. Pour autant, ses propositions son extrêmement variées, riches et originales.

© 360 Images Vue aérienne du site de Centrale 7
Un lieu, le choix de deux statuts qui se soutiennent l'un l'autre
Open Gare, tiers-lieu en préparation d'ouverture, situé dans le bâtiment de l'ancienne gare de Torfou, a décidé de s'appuyer sur deux statuts complémentaires pour consolider son modèle économique et faciliter l'engagement des habitants. D'un côté, le statut associatif permet d'accéder à des éventuelles subventions et d'ouvrir le projet aux futurs adhérents qui s'impliquent dans le projet aux côtés de ses deux instigatrices. Le statut associatif, plutôt souple, facilitera l'ouverture d'un bar associatif également.

De l'autre côté, le statut coopératif (SCIC) permettra de lancer des activités lucratives (locations de salles, activités touristiques...) tout en ouvrant le projet au sociétariat et ainsi à une gouvernance partagée (une personne = une voix).
Il y a une réelle volonté à proposer un projet collectif qui se fera par et pour les habitants.
© Facebook Sevremoine
Tiers-lieu de village, une vraie utilité sociale, mais un modèle fragile ?
Le Tiers-lieu marsien à St Mars du Désert est un projet très fortement soutenu par la Mairie à ses débuts, avec la réhabilitation du lieu et le financement d'un poste d'animation. Ces choix ont permis au lieu de se déployer et de prendre sa place dans le paysage local, avec l'organisation d'événements, d'ateliers, un café associatif et des salles de co-working. Depuis deux ans, la collectivité a exprimé le souhait que le lieu puisse gagner en autonomie financière et une association a été créée, portée par une poignée d'habitants très investis et l'animatrice du lieu.
La question d'un modèle économique viable revient souvent : le lieu dispose de salles ouvertes à la location et au co-working, mais elles ne sont que peu utilisées. De fait, se pose la question suivante : est-ce réaliste de viser une plus grande autonomie financière avec le statut associatif qui ne permet pas véritablement de créer des activités lucratives et génératrice de revenus mais qui permet l'adhésion de toutes et tous à un projet collectif ?
© Au fil des territoires
Les enseignements de l'accompagnement collectif : prendre des nouveaux chemins pour survivre, oui, mais en se questionnant sur les résultats de ces choix !
Dans un billet rédigé l'an dernier, j'évoquais les conditions qui me semblaient nécessaires à l'ouverture et la pérennisation d'un tiers lieu (lisez cet article ICI). Cette année, ce qui est frappant est la nécessité pour ces lieux d'imaginer de nouveaux modèles, novateurs à de multiples niveaux. C'est à cette condition que les tiers-lieux peuvent se projeter dans l'avenir et assurer leur survie. Leur capacité à chercher et trouver des solutions est impressionnante et admirable. Mais, à quelle prix ?
Une chose est certaine, ces lieux (re)créent du lien dans les campagnes et les villes, et c'est une valeur fondamentale pour les personnes qui les portent. Ils permettent aux habitants de se croiser, de s'impliquer dans du collectif, ils réouvrent la possibilité de faire ensemble dans un monde où on perd de vue la valeur de la coopération. A ce titre, ils constituent des projets politiques à part entière et doivent continuer d'être soutenus et surtout d'exister.
Mais leurs conditions de pérennisation posent aussi des questions qui méritent d'être mis en dialogue : accepter de rentrer dans un système marchand pour survivre pose d'autres questions d'ordre éthiques et politiques. Quelle doit être la place des bénévoles ? Quelle gouvernance pour faire vivre ces lieux ? A qui est-il acceptable de vendre ses services ? Quelle inclusivité lorsqu'on introduit la notion de rentabilité ? Une association doit-elle/peut-elle être rentable ? Quelle responsabilité de la puissance publique vis à vis des tiers-lieux ?
Merci à ces 5 lieux de m'avoir ouvert les yeux sur toute une série de questions révélatrices de la capacité constante du monde associatif et coopératif à imaginer d'autres possibles !


